Crédit photo: Marc Ducrest – Estival Open Air

D’une déconcertante sincérité et troublante humilité, Asaf Avidan s’est confié sur son parcours musical et humain. Un chemin parsemé de rebondissements dont il se serait bien passé pour certains, mais qui n’ont eu comme résultat que de le pousser jour après jour sur le devant de la scène. Rencontre.

Une poignée de main douce, un regard chaleureux, un sourire. Il en faut peu pour saisir toute la bonté et la plénitude qu’émanent d’Asaf Avidan, cet homme originaire d’Israël. Car oui, il est originaire et non pas Israélien, comme il tient fortement à souligner. Né à Jérusalem, il y a vécu ses premières années, avant de s’envoler en Jamaïque avec son frère et ses parents, ces derniers étant diplomates travaillant pour le ministère des affaires étrangères israéliennes. Là-bas, il y apprend l’anglais, mais aussi le rythme de la musique qui déjà le taraude. Mission achevée pour ses parents, la famille revient en Israël quelques années plus tard.

Asaf entre dans l’âge adulte, et est envoyé à l’armée. Il y effectuera dix mois de service militaire au lieu des trois ans obligatoire. Pour cause, insomnies, cauchemars, non adéquation philosophique avec le concept du combat entre êtres humains. Il ne peut continuer ainsi. Le terrain, les armes, très peu pour lui. A peine la décision de quitter l’armée prise, on lui décèle un cancer. Un lymphome plus précisément. Il n’a que vingt-et-un an mais refuse de s’apitoyer sur son sort. Second revirement pour l’homme sensible qu’est Asaf Avidan. Il prend alors le taureau par les cornes, fait ce qu’il faut pour combattre la maladie et enfin décide d’écouter la voix qui susurre depuis longtemps au fond de lui, celle de la créativité. Il part ainsi à Jérusalem pour y étudier le cinéma d’animation à la Bezalel Academy of Arts and Design. Car la créativité, c’est l’unique moyen pour Asaf Avidan de faire vibrer ses émotions, d’exorciser ses sentiments.

Puis arrive un autre imprévu qui chamboulera la vie de l’artiste : la rupture d’avec sa petite copine qui le met à mal. Il plaque tout et quitte Tel Aviv pour revenir à Jérusalem et met alors sur papier ses maux, met en musique ses peines. Tous les chamboulements qu’il aura vécus lui auront sans cesse apporté les ressources nécessaires pour créer sa musique, tel le carburant d’une automobile, le sang dans nos veines. Dès lors, il ne quittera plus sa guitare et son micro. Il monte le groupe Asaf Avidan and The Mojos, avec qui  il tourne plusieurs années avant de reprendre une carrière solo pour devenir l’artiste talentueux que l’on connait aujourd’hui. Son premier EP autoproduit, c’était il y a dix ans….depuis, ce ne sont pas moins de sept albums et EP, sous son nom d’artiste solo, qui seront produits.

Dans moins de trois mois, il nous régalera d’un nouvel album qu’il promet teinté de country et de rock. Alors en attendant, place à la rencontre avec cet homme à la sensibilité touchante.

Isa Guignet : Bonjour Asaf ! Alors, heureux de revenir jouer en Suisse ?

Asaf Avidan : Oui ! J’adore venir jouer ici, tout particulièrement en Suisse romande car j’ai eu de très belles expériences dans la région, comme mon concert au Paléo Festival il y a quelques années ou ici, à l’Estival Open Air. Je m’y suis fait également de nouveaux amis dont je tiens énormément. Et c’est un lieu magnifique. Vous y habitez, ce n’est pas vous que j’ai besoin de convaincre sur ce point-là ! (Rires)

IG : Comment est notre public en Suisse ?

AA : Il est très chaleureux….mais honnêtement, cette question me met mal à l’aise car elle crée un clivage, une distinction fictionnelle entre les gens, entre le public des différents pays. Evidemment, il y a des différences culturelles entre chaque pays, mais à travers l’Europe, je ne ressens pas de différences fondamentales entre les audiences.

IG : Vous êtes originaire de Jérusalem, où vous avez vécu. Vous avez également habité à Tel Aviv, en Jamaïque et à Paris. Actuellement vous vivez dans la région de Marches, qui se trouve à l’est de la Toscane en Italie. Grand nombre de lieux disparates ! Alors, au plus profond de votre âme, d’où vous sentez vous originaire ?

AA : J’aurai aimé répondre quelque chose de moins cliché mais la réponse est : « nulle part ». Je ne peux pas dire autre chose, c’est la réponse la plus honnête que je puisse trouver. Je me suis toujours senti à part, étranger, dans quelconques communautés où j’ai vécu. Étant fils d’une famille de diplomates, ce sentiment était totalement physique car nous étions toujours en déplacement. Maintenant, depuis ces dix dernières années, je suis en tournée 60 à 80% de mon temps. Je me sens plus à la maison dans mon bus de tournée ou dans les hôtels où je séjourne ! C’est le prix à payer quand on passe son temps sur la route, vous perdez votre ancrage, votre habilité à entretenir vos relations amicales, familiales et même amoureuses. C’est très difficile et finalement assez triste, mais c’est la vérité.

IG : Est-ce que Jérusalem, ou les autres lieux où vous avez vécu ont eu un impact sur votre musique ?

AA : Jérusalem, je ne pense pas spécifiquement. Ni ailleurs vraiment. J’ai justement ce sentiment de ne pas appartenir à un lieu, de ne pas faire partie d’une communauté en particulier ou à quelque chose qui me définirait fondamentalement, et cela se ressent aussi dans ma musique. Mon dernier album Gold Shadow en est un bon exemple, il contient plein de styles musicaux différents. Il me semble absurde que les gens aient ce besoin fictionnel, quasiment viscéral de se définir absolument dans un genre, un style bien précis.

IG : Et en ce qui concerne Jérusalem, votre lieu de naissance…

AA : Jérusalem est une ville violemment plurielle : il y beaucoup de cultures, de religions, de groupes ethniques différents là-bas, et qui malheureusement n’arrivent pas à s’entendre. C’est triste, et c’est notamment pour cela que j’ai décidé de partir. Ce fonctionnement, c’est tout ce qui m’insupporte chez l’être humain !

IG : Côté musique, quelles sont vos influences ?

AA : Il y a dans mes influences deux artistes que je considère fondamentaux, qui sont Bob Dylan et Léonard Cohen. Cela-dit, je me nourris de beaucoup d’autres influences : Nina Simone, Otis Redding, Billie Holiday, Robert Johnson, BB King, tous les artistes de blues, de la musique rock des années 60, Janis Joplin, Led Zeppelin, Jimi Hendrix, les Doors, Pink Floyd…et puis les années 90’, qui est la musique de mon adolescence. Quand j’avais douze ans, Nirvana et Pearl Jam sont sortis, et ils m’ont transmis l’envie de faire de la musique. Ensuite Radiohaed, Fiona Apple, même la musique classique et le jazz m’influence, tous les genres m’influencent ! Toute musique qui dépeint une forme de vérité, d’honnêteté, quelle qu’elle soit, m’inspire ! Concernant mes deux piliers, Dylan et Cohen, quelle que soit mon humeur, ses deux artistes me sidèrent à chaque fois que je les écoute, et me poussent à être meilleur dans ma musique.

Photo: Marc Ducrest - Estival Open Air

IG : N’est-ce pas lassant d’être si souvent comparé à Janis Joplin, Robert Plant ou encore Jeff Buckley ?

AA : Quitte à être comparé à des artistes, autant que cela soit eux ! (Rires). C’est plutôt flatteur, donc cela ne me dérange pas fondamentalement. Honnêtement, je peux comprendre la comparaison, mais ce n’est pas très juste vis-à-vis de moi, encore moins vis-à-vis de Janis Joplin dont la voix reste unique et inégalé dans l’histoire de la musique. Je dois dire aussi que, ce qui me dérange dans ces comparaisons, c’est que cela ne concerne bien entendu que la voix, et aucunement mes textes ou mes compositions musicales. Cela m’ennuie.

IG : Et pourtant votre voix fait votre force, non ?

AA : Disons que ma voix est ma carte de visite qui entraîne et accroche mon public sur mes textes, mais sans l’écriture et la composition musicale qui accompagne ma voix, ce ne serait finalement qu’un gimmick. J’espère que les gens s’en rendent compte.

IG : Comment décririez-vous votre musique ?

AA : Et bien je ne la décrirais pas ! Je suis le genre de personne qui va au cinéma sans voir les bandes annonces, qui lit des livres sans lire le synopsis. Je trouve que c’est une habitude étrange que de devoir tout étiqueter, tout résumer, tout labéliser. Finalement c’est pareil avec ma musique. L’intérêt pour moi est de composer de nouveaux morceaux, de créer toujours plus, de m’exprimer de toutes les manières possibles à un moment T, et non pas de me résumer en trois mots ou deux lignes.

IG : Je comprends. Et donc vous demander de vous décrire en trois mots, pour plaisanter…

AA : Incroyable, incroyable, incroyable ! (Rires). Non, plus sérieusement, et au risque de faire très cliché à nouveau, je dirais que je me sens comme la coque brisée d’un garçon qui cherche perpétuellement à devenir un homme, encore et encore.

IG : Vos textes sont profonds et honnêtes. Où trouvez-vous l’inspiration ? Dans votre vécu principalement ?

AA : Dans mon vécu oui. C’est d’ailleurs très douloureux, puisque je cherche à utiliser mes émotions brutes, sans filtres. D’ailleurs, je peux comparer cela à une forme de chirurgie, disons grossière, non pas une chirurgie précise avec anesthésie et scalpel, mais plutôt avec une tronçonneuse et un marteau. C’est mon exutoire. J’utilise les émotions brutes, dont le but n’est pas d’adoucir mes douleurs, mes peurs, mais de les exorciser du plus profond de mon être, et c’est évidemment plus douloureux que je ne prends pas de pincettes.

“Cela est ironique, car j’ai l’impression que plus je cherche ces émotions brutes, plus je les exploite, et plus les gens peuvent connecter facilement avec mes chansons, mon ressenti, et ce que je suis.”

Ces émotions, nos peurs, nos espoirs, mais aussi la conscience de notre mortalité nous définissent et nous rapprochent les uns les autres, elles sont universelles. Trouver un moyen, grâce à la créativité ou l’imagination, pour accepter ces émotions est un processus qui m’intéresse et que j’essaie d’atteindre.

IG : Y-a-t-il quelque chose que vous n’appréciez pas entendre sur vous, de la part des médias ou de vos fans ?

AA : Pas vraiment. Évidemment, je déteste que les gens essaient de me mettre dans des cases, ce besoin qu’ils ont de tout catégoriser. Mais cela me touche de moins en moins. Je considère être bien assez critique envers moi-même pour ne pas avoir besoin de m’intéresser à ce que les autres pensent de moi.

IG : Dernière question. Si vous pouviez passer une soirée, à boire, manger, refaire le monde, philosopher, avec une personnalité, décédée ou vivante…qui choisiriez-vous ?

AA : Léonard Cohen, sans hésitation. L’annonce de son décès m’a profondément touché. Par trois fois je devais le rencontrer et à chaque fois, cela a dû être annulé. C’est l’un de mes plus grands regrets de ne pas avoir pu le rencontrer. C’est dommage.